vendredi 12 octobre 2012

Sous-sols







« (…) à chaque instant, tout chose s'endort et se réveille. »
Sous-sols compte peu de mots, il est même très silencieux. Pourtant, une foule d'émotions y raisonnent.

Le regard découvre aux premières pages une pyramide dont les parois lisses et droites offrent un solide refuge. Différentes vues du lieu, tels les plans d'un architecte mystique, en dévoilent les interminables profondeurs, qui communiquent avec la base par une multitude de petits escaliers, minces échelles, et autant de passages secrets. Dans ces sous-sols errent d'étranges petites créatures à-demi animales, qui n'hésitent pas à s'aventurer à la surface. Là-haut, une forme humaine est étendue sur un lit. Les pans de l'abri se fissurent ou se liquéfient et le récit, hors de ses acceptations étroites, s'élabore en d'incessants cheminements.

Au gré de constantes métamorphoses, le trait, qui en est la principale manifestation, raconte l'envers du désir et de la peur. Aimantés par les sous-sols, on s'étreint comme on s'étrangle. Aux arêtes coupantes de figures géométriques parfaites répondent les flottements de souples silhouettes aux airs de fœtus. Un loup hurlant surgit en lieu et place du ventre, prenant le sexe pour racine. Ainsi que de petites balises, les œufs, symbole de l'impossible retour aux origines comme de l'éternel recommencement, parsèment les pages et signalent l'obsession : on les cuit, on les porte, on les chérit. 

« (…) à chaque instant, toute chose s'endort et se réveille. » Oui, tout est mouvant, l'absence s'immisce là où le plein affleurait, le sens vacille, les zones d'ombre contaminent la clareté de la ligne. DoubleBob ébauche un mouvement empreint de répétitions qui vient constamment ébranler la géométrie. Son dessin dit merveilleusement les petits plis de chair au creux desquels on aimerait pouvoir s'envelopper. Car l'auteur s'entend à dénuder avec une infinie délicatesse les zones les plus fragiles de l'intimité. Le corps parle. Ici, il se recroqueville, là, il enserre. Il coule, il gît, il s'affaisse. Souvent il se mélange à l'image à venir. Aucune limite ne vient circonscrire Sous-sols. On s'y immisce avec abandon puis on le quitte comme un songe entêtant.

Sous-sols, DoubleBob, éditions Frémok

mercredi 10 octobre 2012

Petite table, sois mise !



« Maman était nue la plupart du temps. “ Tu n'as pas de pudeur ”, disait Papa. »  Papa quant à lui s'habillait en fille. Il chaussait de fins souliers à hauts talons et s'en allait par les rues. Heureusement, la famille s'entendait à merveille et se retrouvait à toute heure du jour pour mille charmantes caresses.

Petite fille, la narratrice a connu la plus curieuse et orgiaque éducation. Amis, médecin en visite, agent d'assurance sont conviés à une fête perpétuelle à laquelle se joignent avec délice l'enfant et ses deux sœurs, qui dès l'âge le plus tendre font l'expérience de la volupté. Au centre de leur monde, une longue table douce dont le reflet accueille les expressions d'extase de leur mère, qui s'y allonge bien volontiers. « Quand donc ton sombre cul si velouté me sourira-t-il encore ? » demande le docteur Mars, alors que la maîtresse de maison paraît chagrine.

Lorsque que le coup d'arrêt est donné à leurs bacchanales, la joie de la maisonnée peu à peu périclite. Il faudra donc partir pour donner du sens au chaos informe bien que joyeux qui constitua l'enfance. La narratrice devenue adolescente quitte alors son foyer avec pour toute arme le langage : « Les mots résonnaient pour moi ; ils avaient une profonde épaisseur, ils étaient presque vivants. » Perpétuellement vigilante, la jeune fille fait dès lors l'expérience du monde par le biais de l'expression sans jamais renier la folie douce et l'opulence qui rythmèrent son enfance. La table qui accueillaient les ébats devient le socle auquel on s'accoude pour lire et rêver. « Petite table, sois mise ! » proclame le conte de Grimm avant que ne s'élève par magie un somptueux dîner. Pourtant, la plus fertile imagination, bien qu'elle puisse faire apparaître des mets divins, se doit d'être ouverte à ce qui l'entoure et s'en nourrir afin de mieux se parer.

Il fallait l'excentrique et précieuse écriture d'Anne Serre pour dépasser l'immédiat thème de l'inceste et s'emparer de celui de la création ou recréation par le biais des évocations les plus échevelées et retorses à la morale. On s'étonne même que nul n'ait crié : “ Au loup ! ” Conte érotique autant qu'étrange, Petite table, sois mise ! ne verse jamais dans le sordide et dispense bien au contraire la joie d'être au monde aussi bien que l'importance du langage pour mettre en forme l'aventure et la délectation, le dépassement du primitif afin d'atteindre la conscience par le biais de l'expression.

Petite table, sois mise !, Anne Serre, éditions Verdier

lundi 17 septembre 2012

Dernière nuit à Montréal



« Quand Lilia était toute jeune, le monde entier lui semblait composé de chambres de motel formant un chapelet d'îles à travers le continent américain. », car aussi loin qu'elle se souvienne, sa vie ne fut qu'une longue cavale à travers les États-Unis, avec son père tout d'abord, parcourant d'infinies distances dans des voitures d'occasion qu'ils troquaient de même que leurs noms, puis seule. Ce qu'elle ignore surtout, ce sont les raisons qui les ont conduits, son père et elle, à se lancer dans cette fuite éperdue : elle entrevoit seulement le souvenir de cette nuit très froide, où réveillée par un choc contre le carreau de sa fenêtre, elle a descendu l'escalier, ouvert la porte donnant sur le jardin envahi par la neige, sans prêter attention à la vitre cassée de la cuisine, pour finalement se jeter dans les bras de son père, fillette fragile aux bras enveloppés de pansements de gaze, avant qu'ils ne disparaissent.

Ce passé fragmenté devient celui de Christopher, le détective engagé pour la retrouver, de Michaela, la fille de ce dernier, qui contemple la quête obsessionnelle de son père et voit sa propre vie s'effilocher, et enfin, celui d'Eli, tombé amoureux de Lilia lorsque celle-ci pose son unique valise à New-York, ne pouvant se résigner à son absence quand elle se volatilise sans explications, et qui se fond dans l'histoire de sa compagne, à l'invitation de Michaela, pour recomposer la triste issue de leur relation.

Dans un incessant jeu d'allers et venues entre la fuite initiale de Lilia et sa dernière disparition, par un entremêlement des voix, Emily St.John Mandel dresse le portrait de solitudes profondes, qui ne s'oublient que dans la poursuite d'une jeune femme. Au puzzle haletant qui permet de reconstituer le trouble passé de Lilia, s'adosse l'exploration glaciale de vides que rien ne semble pouvoir combler. C'est que « (...) le monde, au bout du compte, pourrait bien se révéler avoir été un mirage - ou un canular particulièrement sophistiqué. »

Dernière nuit à Montréal, Emily St.John Mandel, éditions Rivages

dimanche 9 septembre 2012

Viviane Elisabeth Fauville



Vous êtes une jeune femme bien sous tout rapport, à la linéarité exemplaire. Vous avez mené études avec effort et êtes devenue cadre comme il se devait. Passée par la case mariage, vous vous êtes décidée à concevoir. Mais au lendemain de l'accouchement, votre mari vous quitte, vous laissant en plein désarroi, contrainte à quitter le tranquille appartement du résidentiel douzième arrondissement pour un logis bien plus modeste près de la gare du Nord. Bon gré mal gré, vous prenez soin de votre fille mais l'anxiété vous étreint. Vous empruntez donc la ligne 7 pour vous rendre chez votre psychiatre, que vous consultez depuis trois ans car sujette à des angoisses aigües. Mais lorsque celui-ci oppose à votre nervosité le plus parfait laconisme, vous sortez un couteau de cuisine offert par votre mère et le lui plantez dans le cœur.

Dès lors, Viviane Elisabeth Fauville, quarante-deux ans, accomplit une double tentative de survie puisqu'il lui faut échapper à la police mais aussi désormais vivre seule, s'occuper de l'enfant, appréhender une nouvelle aire géographique et sociale, et défendre sa place laissée vacante lors de son congé maternité au sein des Bétons Biron. « Esclave de la nécessité », elle l'est aussi de ses terreurs : « Soudain ce n'était plus vous qui abandonniez les lieux, c'étaient les lieux qui tournaient autour de vous, se soulevant de toutes parts, sol, murs, plafond entrechoqués dans un brutal renversement des dimensions. »

Face aux processus d'effondrement qui l'accablent, Viviane Elisabeth Fauville se morcelle, à l'instar de l'écriture tendue de Julia Deck, qui pour mieux appréhender les failles de son personnage se joue des pronoms personnels et manipule la narration. Je, vous, elle, nous suivons les déambulations d'une femme supposée sans histoire mais dont la construction a toute la complexité des trajectoires individuelles, lorsque l'on fait craqueler un peu le vernis. Taillé au cordeau, le roman, dénué de gras, explore avec finesse et noirceur une vie dite ordinaire, la minutieuse enquête humaine s'entrelaçant au thème policier, car voici un livre qui oscille, à la manière de son personnage – bourgeoise tout en retenue aux sens aiguisés par le crime, amoureuse trahie décidée à ne rien devoir à celui qui souhaite partir, patiente rebelle face au praticien détenant tous pouvoirs –, frôlant le drame, frisant la comédie, avec un subtil et ironique décalage.

Viviane Elisabeth Fauville, Julia Deck, éditions de Minuit.

mercredi 11 juillet 2012

Red Grass River


 
Début du XXe siècle, État de Floride, au fin fond des Everglades, océan d'herbes coupantes et d'eaux boueuses : « Si le diable a fait pousser un jardin, c'est les Everglades. (…) À ce qu'on dit, il n'y a pas beaucoup d'endroits où on peut voir aussi loin et aussi mal. Et tout est vert, de toutes les nuances, sauf au lever du soleil et à la lueur mourante du jour, quand ce grand fleuve d'herbe devient tellement rouge qu'on le dirait en feu ou teinté de sang. » Ici demeure la famille Ashley. Dominée par un père tout-puissant, elle vit de la distillation et du trafic de whisky.

À dix-huit ans, John Ashley est contraint de régler son compte à un Indien lors d'une livraison qui tourne mal. L'occasion rêvée pour Bobby Baker, le fils du shériff, qui voue à John une haine farouche pour une sombre histoire de promise déflorée, de se venger. C'est le début d'une épopée mortelle qui durera douze ans, liant Bobby Baker et John Ashley aussi sûrement que deux frères ennemis. Évasions, fusillades, hold-ups, John et sa fratrie, le gang Ashley, forgent leur légende et sillonnent le pays à la conquête de nouveaux territoires pour le business familial tandis que Bobby Baker ronge son frein et prépare ses armes. 

Intense, rapide, Red grass river exploite à merveille les mécanismes de la confrontation et explore la force des liens, tant familiaux, amoureux que ceux mus par la détestation. En toile de fond, le développement éclair de Miami, la prohibition, le jeu, la contrebande, quelques alligators et surtout ce paysage immense, le pays de l'herbe coupante, que l'on assèche peu à peu, tandis que l'homme et la ville gagnent du terrain.

Red Grass River, James Carlos Blake, éditions Rivages.

jeudi 5 juillet 2012

Texasville



Duane négocie difficilement le passage à la cinquantaine. Encore peu de temps auparavant à la tête d'une florissante exploitation pétrolière, il subit la crise de plein fouet. Mais ses soucis ne s'arrêtent pas là. Son couple prend l'eau, lui soutient sa pétulante épouse Karla qui se fait imprimer des tee-shirts au gré de ses changements d'humeur, affichant sur son torse de grandes vérités qu'elles puisent dans les chansons country ou les stickers qui ornent les voitures - « NE T'ACCROCHE PAS A CELUI QUE TU AIMES. S'IL SE TIRE, TRAQUE-LE ET FLINGUE-LE. » Son fils aîné Dickie est un charmant dealer partageant à l'occasion une maîtresse avec son père. Sa fille Nellie, dix-neuf ans, s'apprête à convoler pour la troisième fois, a déjà enfanté deux marmots et se promène inlassablement seins nus. Quant aux jumeaux, Jack et Julie, ce sont deux délinquants en puissance : « La semaine précédente, Jack et Julie avaient attiré un petit garçon dans le jardin et lui avaient lié les pieds et les mains avant de le jeter du haut du plongeoir. 
- On voulait savoir s'il pouvait faire un tour de magie, se défendit Jack. On jouait à Houdini, et c'était lui, Houdini. »
Ajoutez à  cette sympathique famille des amis fêlés, une amante hystérique et un ancien amour revenu au pays une bonne dose d'ironie sous le bras. C'est que la ville de Thalia toute entière semble atteinte de folie. Mais la dinguerie culmine avec la célébration du centenaire de la ville.

Avec Texasville,  Larry McMurtry réalise un morceau de bravoure : pas un temps mort au gré de ces 500 pages de turpitude familiale et sentimentale. Les dialogues, cinglants et loufoques, font mouche, s'enchaînant du tac-au-tac, comme si rien ne retenait la flopée de personnages extravagants qui peuplent le roman. Excessifs, avides, concupiscents, consuméristes, ceux-ci créent en filigrane un portrait décapant - et attachant tout à la fois - des États-Unis. Un roman absurde et hilarant.

Texasville, Larry Mc Murtry, éditions Gallmeister.

lundi 2 juillet 2012

Natural enemies



Où l'on apprend que 646 romans vont déferler comme une masse molle à la rentrée prochaine et que Natural enemies, paru il y a un an aux éditions Baleine, a suscité autant d'attention qu'un moineau s'écrasant contre une vitre. Il y a pourtant de quoi être ému.

Paul Steward arbore tous les signes convenus de la réussite. Marié, père de trois enfants, propriétaire d'une belle demeure dans le Connecticut, cet ancien journaliste du New York Times dirige une revue, The Scientific Man, qu'il a reprise alors qu'elle se délabrait mais dont il est parvenu à redorer le blason, étoffant par là-même un peu plus sa stature. Cependant, Paul a décidé de tuer toute sa famille avant de se supprimer. Natural enemies est le récit de ses vingt-quatre dernières heures, au cours desquelles il fait l'examen du néant qui a englouti sa vie.

Mouvements, déchirements, doutes, chaque oscillation de Paul est dévoilée, avec une précision telle que  l'angoisse délivrée confine à la suffocation. Plus rien ne suffit ni ne contente cette figure de l'homme occidental moderne et supposé accompli, doté de tout ce qu'on l'a encouragé à posséder. Égocentrique, exigeant, Paul est aussi cruellement lucide et désabusé par la société américaine des années 70. L'homme marche sur la lune mais sa femme se meurt, rongée par la dépression. La mémoire des crimes passés vacille. La ville de New York est en proie à l'autodestruction. Paralysé par ce paradoxe, la raison de Paul s'enlise. Il est d'autant plus pétrifié par son sentiment d'impuissance que ses frustrations intimes le torturent. Mais s'il fait montre de clairvoyance quant au monde qui s'abîme, il semble coupé de ses proches et de ce qu'ils ressentent. Prisonnier de ses certitudes, fou de désespoir autant que de solitude mais incapable de s'exprimer, Paul se focalise sur les tourments de sa femme, incarnation d'une humanité qui périclite : « Nous nous moquons de qui meurt et qui vit. Ce n'est qu'en tuant sa famille et en se tuant soi-même qu'on donne un sens au meurtre et à la mort. Nous avons perdu l'art de pleurer les morts. Nous ne savons plus ce qu'est la tragédie. Cela devient de plus en plus dur de vivre dans ce monde si personne ne se soucie de savoir si vous êtes vivant ou si vous êtes mort. Je n'ai pas réussi à convaincre ma femme qu'il m'importe de la savoir vivante plutôt que morte. » 

Le regard aigu que porte l'auteur, Julius Horwitz, sur la vanité et la fragilité de l'être a la même puissance mortelle que le Remington chargé qui attend Paul chez lui. Scandant chaque heure qui passe et qui rapproche toute une famille de l'anéantissement, il amène un climat de tension oppressant, alors que l'on se prend à espérer un geste salvateur. Car la noirceur côtoie la détresse déchirante, le besoin criant d'une réconciliation. « Je ne crois pas que Miriam regrette cette vie. Je pense qu'elle accueillera la balle avec soulagement. Si je vise bien, elle n'aura pas plus d'une fraction de seconde pour m'indiquer ce qu'elle ressent. Dans cette fraction de seconde, elle peut m'en dire plus qu'elle ne m'en a jamais dit au cours de notre vie commune. Je ne pense pas que le mariage doive être une confession de chaque instant entre mari et femme. Mais je pense que, de tous les liens, il devrait être celui où l'on fait le plus profondément confiance à un être. Les gens mariés qui ne parviennent pas à se reposer l'un sur l'autre vivent sous la menace d'un revolver. » Portrait terrible d'une société individualiste et de l'humanité courant à la déchéance, Natural enemies liquéfie, rehaussé par une écriture aussi belle qu'étouffante.

Natural enemies (1975), Julius Horwitz, éditions Baleine.

vendredi 22 juin 2012

Sur les nerfs



Quand en vient-on à attendre la mort sans guère sans s'en soucier, assis sur une marche devant la maison de sa copine, du moment qu'il y a de la bière au frais ? Quand donc traîner devant une galerie marchande en ruines peut-il devenir le seul horizon d'attente ? Quand est-ce qu'une arme devient un effet personnel au même titre qu'un jeu de clés ?

Un glissement s'est opéré, l'indifférence et l'ennui planent. Les journées s'étirent, vides, parfois violentes, voilà tout.

Dans ce premier livre, Larry Fondation, médiateur social à Los Angeles, fait voler la structure narrative en morceaux. Seuls les fragments pouvaient coller à la nervosité de l'écriture et du propos. Phrases sèches, isolées, énumérations, listes suggèrent la vacuité. On suit quelques instants d'existences, prélevés à dessein, qui font d'autant plus impression qu'on y a pas été menés progressivement. L'auteur trimballe, focalise, mais sans mettre le nez sur des phénomènes marquants. Car ce qui semble imprégner les quartiers décrits par Fondation, c'est bien l'abrutissement. On est loin des paillettes comme de l'explosion : c'est pire, c'est une forme d'état végétatif qu'on nous raconte.

Retrouvez ici un entretien avec Larry Fondation :

Sur les nerfs, Larry Fondation, Fayard noir

vendredi 15 juin 2012

Hôtel de la solitude



Jérôme Bourdaine, que la guerre a contraint à se fixer par hasard à Nice, s'étiole dans l'atmosphère torpide d'une ville où l'on multiplie les illusions du plaisir, en cette période d'Occupation. Le jeune homme s'est abîmé comme ses camarades dans le jeu, mais son orgueil comme sa lucidité le font aspirer à davantage de hauteur. Lorsqu'il entend parler d'un hôtel  dominant Monte-Carlo, il se décide à partir. Si le déplacement est moindre, il le mène toutefois hors du monde, hors du temps.

Au début de son séjour, placé dès le départ sous le signe du provisoire puisqu'il est accepté comme « à l'essai », Jérôme palpe l'immobilité de son lieu de retraite. L'hôtel, tenu par un couple âgé, M. et Mme Barca, n'a plus connu de jours fastueux depuis près de quinze ans, suite à une catastrophe, et les maîtres des lieux vivent dans le regret de cette époque, de leurs visiteurs élégants et bien nés, de manières qui n'ont plus cours. Pour Jérôme, M. Barca ressuscite quelques uns de ses clients et toute une chorégraphie lente et désuète, toute de gestes silencieux et d'habitudes devenues instinctives. Le jeune homme s'abandonne à cette extraction. Mais un soir, il découvre qu'il n'est plus seul à s'attabler dans la salle à manger déserte. Tout d'abord irrité que sa solitude soit troublée, Jérôme se passionne peu à peu pour la beauté surannée de Zoya Sernitch et sa présence mystérieuse. La discrétion appuyée des Barca, l'absence du mari, l'ambiance fanée de l'hôtel permettent l'éclosion de leur amour, tout à la fois précipité et suspendu.

Jérôme Bourdaine a souhaité se retirer du monde. Le roman débute alors que tout est censé s'être arrêté. Mais l'auteur, René Laporte, détaille le temps, ou plutôt les temps, les temps de trouble, les temps propres à chacun. Marqué par ses pertes successives, Zoya ne peut plus envisager que l'immédiateté : « Vous le voyez, ce temps vénéneux empoisonne même l'amour… » dit-elle, « Tout est si précaire, Jérôme. ». Lui, malgré ses vélléités de solitude, n'abandonne pas ses désirs d'absolu.
René Laporte met une place une poétique des atmosphères, pleine de langueur, et saisit avec une élégante austérité le surgissement d'un moment qui n'existe qu'à l'écart, qui ne vaut que parce qu'il ne dure ni ne s'ancre. En subsiste comme un souvenir d'une journée chaude et lourde, semblant s'étirer infiniment.

Hôtel de la solitude (première parution, 1944), René Laporte, Le dilettante

mardi 12 juin 2012

Les Illusions





Les Illusions peuvent-elles transpercer la purée de pois ? Celles qui nous occupent, oui ! avec en prime un beau pied-de-nez aux livres sans cœur. 

Pourtant, les choses ne se présentaient pas si bien pour Victor Anthracite. Après un réveil douloureux et des rêves empreints de frustration, direction le bistrot, au milieu de la tristesse urbaine. Là, on se rencontre et on joue les hommes politiques au loto. La petite musique gainsbourienne de la mélancolie flotte : « Mes illusions donnent sur la cour… ».
Attiré par une voisine qui l'ignore, Victor a les épaules voûtées et le moral dans de grosses chaussettes. Par la fenêtre, au détour de l'escalier, il regarde vivre la jeune femme à la froide blondeur hitchcockienne, et dépose des lettres, composées en journaux découpés, sur son paillasson. Elle suppute un taré, il n'est qu'un amoureux pathétique, englué dans ses fantasmes.
Le quotidien s'enlise, la misère sexuelle est mâtinée d'alcool. Malgré tout, Victor, dans son éternel costume sombre et froissé, est tout à la fois bêtement tragique et lumineux. Au creux de ses journées mornes, il rêve. Quant aux amis, ils aident à pourfendre la déception inoculée par une pétasse, à grand renfort de levers de coude.

Ces Illusions étaient bien parties pour se briser en morceaux mais, adroitement et tendrement, Gérald Auclin désamorce la fatalité en la parsemant d'inattendu, offrant une fin de la plus réjouissante et candide absurdité. Les lignes droites et dures du livre sont peu à peu surpassées à mesure que le récit de la solitude s'étoffe. Le grivois côtoie tant le loufoque que le désespoir. On croit reconnaître dans les rêves débridés ou les poèmes naïfs de Victor une allusion aux amours de l'auteur, musique, peinture, bande dessinée ou encore poésie, avec un salut au « Prendre corps » du poète roumain Ghérasim Luca. Ces Illusions semblaient devoir partir en fumée, et les voilà qui mettent du baume au cœur.

Les Illusions, Gérald Auclin, éditions The Hoochie Coochie.

samedi 9 juin 2012

Le petit bout manquant








Il était une fois un rond amputé. Attristé par cette incomplétude, il décide de partir en quête de la part qui lui manque. En chemin, il roule et fredonne joyeusement :

Mais il est où, mon ptit bout
Aïe, dee, hoo, aïe dis où…

De par sa faille, sa progression est parfois malaisée mais le rond prend son temps, attentif à tout. Au cours de sa route, il a l'occasion de tenter de combler ce qui lui fait défaut : mais ce qu'il croit pouvoir être un petit bout de lui-même est ou bien trop grand, ou alors trop carré. Le rond apprend qu'un fragment peut n'appartenir qu'à lui-même ou encore qu'il ne faut pas serrer trop fort sa pièce rapportée.

Au gré de son voyage, le rond incomplet vit bien des aventures… jusqu'au jour où il rencontre enfin son petit bout manquant :
– Je peux être à quelqu'un et à moi aussi.
– Ah bon, mais pas à moi peut-être ?
– Peut-être que si…
La concordance est parfaite, le voici devenu parfaitement sphérique. Il roule désormais avec aisance et vélocité. Mais le voilà qui passe à côté de tout… Il ne chante même plus pour lui-même. Pourtant « ça collait impec' ! ». Alors, le rond décide de lâcher ce qui était venu l'achever.

Les pages n'accueillent que l'essentiel, quelques éléments suffisent à raconter, ligne et formes au trait noir qui, gracile, oscillant, offre de petites aspérités. Le presque rond se voit tailler une belle et grande bouche en lieu et place de ce qui lui manque. On l'a gratifié d'un œil en tête d'épingle. Pourtant, malgré l'extrême simplicité de la figure,  joie, déception, ténacité affleurent avec une économie de moyens étonnante : l'expressivité sidère. On se prend à sourire, sourire qui s'élargit au fur et à mesure. Le dessin même attendrit. 

Le petit bout manquant (1976), Shel Silverstein, éditions MeMo

vendredi 1 juin 2012

La Crâne rouge






Serait-ce l'histoire d'une enfant en plein cauchemar ? La nuit, tout ce que l'on ne connaît pas vient menacer la maison, l'antre familière, le lieu de répit. Les questions retentissent, le père se meurt – qui donc l'a tué ? – la mère disparaît, les coups s'abattent, les bandits attaquent, les animaux mordent, les deux sourdes sont méchantes.

Ce n'est peut-être pas cette histoire qui est racontée. Mais les mots, qu'aucune ponctuation ne vient interrompre, criés, murmurés, répétés, brûlent le crâne. L'écriture et le flot d'images qu'elle charrie enfoncent les barrières. Les visions de Nicole Claude, l'une des deux auteurs de ce livre, sont pleines d'angoisse. Certains motifs sont ressassés, visages hurlants, maisons, oiseaux. 
Dans les dessins féroces de Nicole Claude viennent se glisser les traits évanescents de DoubleBob, comme une réponse ayant tardé à venir. Le monde sauvage n'est dès lors plus si effrayant. Parfois, ce sont les images de Nicole Claude qui s'emparent de celles de DoubleBob et sèment le trouble dans son univers silencieux. Les techniques, bic, crayon, monotype s'entrelacent.

Ce n'est peut-être pas cette histoire qui est racontée mais c'est en tout cas celle d'un passionnant dialogue en dessin, entamé entre Nicole Claude et DoubleBob en 2009. La Crâne rouge est né dans le sillage des premiers rounds de Match de catch à Vielsalm, ouvrage collectif composé de récits créés en binôme par un artiste porteur d'un handicap mental du CEC La Hesse et un auteur du Frémok. Nés lors de résidences, ces matchs sont avant tout des rencontres. Il a fallu que les artistes se découvrent et s'apprivoisent, hors des cadres qui leur étaient familiers, afin de laisser libre cours à une expression hybride, et cette dimension humaine pare le processus de création d'une richesse bien singulière. 
Face au livre, on peut aussi tout ignorer des origines, regarder, intrigué, ces pages étranges, et se laisser porter par elles.


En prime ! Un entretien avec Doublebob à propos de La Crâne rouge :
http://www.fremok.org/site.php?type=P&id=261

La Crâne rouge, Nicole Claude et DoubleBob, La "S" Grand Atelier et Frémok.

À découvrir aussi :
Nos Terres sombres, Rémy Pierlot et Paz Boïra.

Et comme c'est par là que tout commence :
Match de catch à Vielsalm, collectif.

lundi 21 mai 2012

Noir béton



– Mon garçon, as-tu vu ces fossés le long de la route après Altamont Pass ?
–Il faisait nuit et je dormais.
– Des fossés trapézoïdes en gunite. La gunite, mon garçon. La gunite. Et ces silos à grain au loin ? De la gunite. Le canal Delta-Mendota ? De la gunite. Les pentes sous les échangeurs d'autoroutes ? De la gunite.

La gunite : ce mélange d'eau et de ciment projeté pour fonder immeubles, ponts, jetées, à l'aide d'une lance dont la pression équivaut à celle d'une lance à incendie ; si on la lâche, elle vous expédie un homme à vingt mètres, contre un mur ou quatre étages plus bas. Si on la lâche, « elle a sa propre vie comme un serpent fou, elle peut tuer quelqu'un. », explique, lors d'une interview, Eric Miles Williamson, qui a travaillé sept ans sur les chantiers, comme guniteur.

Des phrases courtes, sèches, martelées au présent pour mieux pénétrer l'univers de la gunite. Des scènes brèves. Une écriture sans graisse, toute de tension.
Broadstreet et son équipe – Fish, en liberté sur parole ; Manuel, Juan, Don Gordo, immigrés mexicains ; Rex, qui ne connaît aucun maître – construisent chaque jour la ville mais perdent qui leur femme, qui la santé. Ils se consacrent à la gunite, déesse moderne qui ne laisse aucun répit et dont la bonne parole est répandue par Colby Root, prédicateur du béton, à qui il sacrifie son fils. L'accident, la mort, toujours menacent, en témoigne cet ouvrier sans nom, pour tous les incarner, qui au fil du roman offre en pâture à la gunite des bouts de lui-même. « (…) Perte des deux bras ou des deux jambes : trois mille. Mais perte d'un seul bras ou d'une seule jambe : deux mille. On gagne donc de l'argent en perdant ses membres un par un. » analyse Rex en lisant la brochure du syndicat.
Pour projeter la gunite, on lève deux doigts en criant Two-up. « Two-up n'est pas qu'un signe de la main à l'opérateur pour lui demander plus de mélange. Two-up est une philosophie. C'est un mode de vie. » professe Colby Root au patron ignorant – du boulot, des risques – qui pousse à toujours plus de productivité.

Noir béton est un roman du travail ouvrier, une série de vues sur les chantiers, dont la seule échappée est permise par la musique, un soir. Il raconte les sens troublés, la peau grise de ciment, l'épuisement à venir, l'alcool pour exutoire. Le réel n'est rompu que par la danse macabre de Broadstreet – ironie du nom – dans les rues de San Francisco. 

« Combien de doigts, pense Broadstreet. Combien de doigts, combien d'orteils, combien de sang dans le béton de cette ville ? Combien de corps fossilisés dans les soubassements des tours de béton, dans les piliers des ponts, dans les murs des barrages ? »

Noir béton, Eric Miles Williamson, Fayard

mardi 15 mai 2012

Anna et Froga




Se voir annoncer la parution d'un nouveau tome d'Anna et Froga équivaut pour moi à se sentir un môme à l'approche de Noël: on est impatient de retrouver une atmosphère familière et de déballer ses cadeaux. Anouk Ricard a donc remis le couvert, grand bien lui en fasse ! Les aventures d'Anna, Froga, René, Christophe et Bubu sont toujours aussi réjouissantes. 

Préparatifs de Noël – tiens donc –, partie de scrabble, pique-nique foot et même escapade à Paris, ce sont toutes les occasions de se retrouver entre amis, sommes toutes banales, que nous conte Anouk Ricard, qui en profite pour épingler les petits travers de chacun – et surtout de Bubu, toujours aussi radin – mais aussi de notre bonne vieille société. Les faux apôtres du mieux vivre et autres professionnels du bien consommer en prennent joyeusement pour leur grade, les aspects les plus insensés de la vie parisienne sont moqués en deux traits trois répliques. 
Les dialogues, bien troussés, sont dotés d'un humour tout à la fois "au pied de la lettre" et décalé, les situations, teintées d'absurde et d'une ironie légère. Eh oui, les enfants ne sont pas tous des crétins décérébrés à qui il faut parler petitement, ils sont à même de la percevoir et de s'en amuser.
Par là-dessus, l'auteure nous gratifie de son dessin fluide et pétillant, aux multiples petits détails amusants. Les double-pages qu'elle intercale entre les histoires offrent autant d'occasions de croquer une de leurs facettes et de déployer des possibilités graphiques, dont une superbe signalétique sur la sécurité en montgolfière. « Ah mais Anouk Ricard elle sait pas dessiner. » Banane, va.

Anna et Froga. En vadrouille, Anouk Ricard, éditions Sarbacane

mercredi 9 mai 2012

La Bête au ventre




On ne part pas tous avec les mêmes chances dans la vie, c'est rien de le dire. À onze ans, Alex Hammond traîne déjà de lourdes casseroles derrière lui. Abandonné par sa mère, il est confié dès son plus jeune âge aux institutions par son père, aux tendances alcooliques et maigres ressources, qui croit faire le bon choix. Ballotté de foyers en écoles militaires dont il fugue dès qu'il le peut, Alex est contraint de se soumettre à l'autorité infondée d'adultes qui ne sont rien pour lui et grandit sans affection, sans perspectives autres que l'univers clos de structures où s'entassent les mômes esseulés. Derrière ces murs qui diffèrent bien peu de ceux des prisons, la rage d'Alex croît irrémédiablement, alors qu'on lui demande d'accepter son sort sans sourciller.

« L'un après l'autre, foyers et institutions militaires annonçaient à son père que le gamin devait partir. D'aucuns le considéraient épileptique ou psychotique, mais son électroencéphalogramme négatif les avait réfutés, et un psychiatre qui travaillait comme bénévole au Community Chest le trouva normal. À chaque fois qu'il se faisait renvoyer, il gagnait de pouvoir rester auprès de son père, dans le meublé que ce dernier occupait, quelques jours durant, voire une semaine, et il dormait sur un petit lit pliant. Il était heureux pendant ces interludes. Rébellion et chaos avaient leur finalité – il échappait ainsi aux tourments. »

Mais un jour, Alex est dépassé par les conséquences de ses révoltes. Lors d'une énième cavale, en quête de nourriture, il cambriole une boutique. Sous le coup de la peur, il tire sur le propriétaire, venu le surprendre.
Sidérée par celui qu'elle considère comme un criminel, la société répond à la violence de l'enfant par une brutalité redoublée, crânement persuadée d'être dans son bon droit. Sévices physiques, psychologiques, enfermement en maison de redressement ou asile psychiatrique, dénuement total, Alex, désormais dernier maillon de la chaîne, apprend à ses dépends la loi du talion et la fait sienne à son tour, submergé par sa fureur latente, « le voile rouge qui lui obscurcissait les yeux et le cerveau ». Le petit garçon dont « la férocité se vidait en larmes » devient, adolescent, un vieux briscard de la taule. 

Aucune issue ne semble possible : le tempérament impétueux d'Alex lui interdit d'accepter l'injustice de sa situation, la dureté du milieu de faire le gros dos. La façon dont est "géré" – car est-ce autre chose que de la gestion ? – ce gamin, qui ressemble à tant d'enfants bien réels, conduit à un véritable gâchis ; sensible, vif, hautement intelligent, ses possibilités sont broyées par un système où surgit très rarement l'humanité.
Le récit s'achève alors qu'Alex n'a qu'une quinzaine d'années, au cours d'une arrestation. Il a encore la vie devant lui, mais « La Bête au ventre », la violence pour principal bagage, la prison de San Quentin, une des plus dures des États-Unis, en ligne de mire. 
Écrit par un ancien taulard, ce roman noir assène un coup particulièrement violent.

La Bête au ventre, Edward Bunker, Rivages/Noir

jeudi 3 mai 2012

Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants



« Gardez toujours bien en tête que vous n'êtes que des bouches inutiles et indésirées. Compris ? »

Durant la Seconde Guerre mondiale, au Japon, les pensionnaires d'une maison de correction sont évacués, suite à des bombardements. Leur fuite les conduit dans un petit village de montagne, après que bien des communautés aient refusé de les accueillir. Là, leur éducateur les laisse aux mains d'hommes qui leur sont résolument hostiles par principe : « On est des paysans, nous : on arrache les mauvais bourgeons dès le début. »
Brimades, soins réduits au strict minimum : hors les murs, les enfants sont toujours prisonniers. Et lorsqu'une épidémie se déclare, les villageois, non contents de leur faire enterrer les animaux morts, les abandonne ensuite en ces lieux contaminés et leur empêchent toute échappée.
Peu à peu, les jeunes garçons s'organisent et jettent les bases d'une véritable vie collective, jusqu'au retour des paysans. Ils font alors une fois de plus l'expérience de l'arbitraire du pouvoir et de la violence aveugle.

Kenzaburo Oê se penche sur le sort, au cœur de la guerre, des plus fragiles puisque déjà mis au ban. Pourtant menacés de toutes parts, ces enfants – considérés comme fatalement délinquants – parviennent, enfin libérés du joug des adultes, à recréer des liens et à restaurer la douceur. Cet écart est amplifié encore par la langue, ondoyante, sensuelle qui tranche de manière aiguë avec la cruauté ambiante. 

« Au cours de la nuit, l'épidémie fit rage, manifestant sa puissance féroce, assommant et décimant sans pitié les enfants délaissés. L'aube était sombre, et la matinée et le midi qui suivirent étaient également sombres, étouffant le village de la vallée sous un brouillard souillé. (…) Le village, qui était plongé dans notre désespoir et notre inertie, dans un grouillement concentré de microbes, dans un ensemble gigantesque d'imperceptibles bactéries qui allaient nous pousser dans un état d'inconscience et une crise de délire propre à enflammer notre gorge, se dissolvait et bouillonnait comme la gélatine jaune pâle que l'on extrait des os et de la peau du bœuf. »

Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants saisit fugacement la fureur. Peut-être est-ce pour cela qu'il est si édifiant.

Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants de Kenzaburo Oê, 
« L'Imaginaire », Gallimard

dimanche 29 avril 2012

Dopututto Max 2



El Don Guillermo
Alessandro Tota

Les éditions Misma œuvrent depuis 2004 sans avoir jamais dérogé à leur ligne, espiègle et délurée, façonnant fanzines, livres et revues avec la même bande d'auteurs depuis leurs débuts, et se sont si bien installées dans le paysage qu'elles ont franchi le cap de la diffusion-distribution à l'automne 2011. Malgré cette poussée de professionnalisme et la mutation de leur revue Dopututto – changement de format, accroissement des récits, cahier couleur – la maison reste Misma, c'est-à-dire tout un univers à elle seule. Que ce soit les expositions, films promotionnels ou fêtes de lancement, chacun des projets entrepris porte la patte des éditions : une envie commune de s'amuser, une personnalité déjantée, un imaginaire en roue libre partagés par des dessinateurs qui sont aussi des amis. C'est sans doute cet amalgame de liens qui donne tout son sens à la revue Dopututto.

Dans ce deuxième opus de la nouvelle version, les passerelles entre les univers de chacun, déclinés bien souvent depuis des années, sont plus prégnantes encore. Ce n'est pas un hasard que la mythologie y soit souvent convoquée, en particulier chez Anne Simon qui l'utilise malicieusement et l'imbrique à son panthéon personnel. On n'est donc pas étonné de voir Claude Cadi la reprendre à son compte et multiplier les clins d'œil à ses camarades de jeu, comme il l'avait déjà fait dans le numéro précédent. Il livre cette fois-ci un road movie surprenant où Zeus, des jeunes femmes pas si éloignées des héroïnes de Thelma et Louise et Faster, Pussycat ! Kill ! Kill ! et des jumeaux se rencontrent en un chassé-croisé où flotte la poussière de l'Ouest américain. 
Autre ambiance, mais même travail sur le genre avec Alessandro Tota. Dans « Bat & Rob dessinateurs », il se débrouille tout à la fois pour évoquer l'Amérique fantasmée des années 30 et l'histoire de la bande dessinée dans un récit enfumé comme il se doit, aux dialogues bien troussés et personnages toujours aussi vivants.

Christelle Enault et Amandine Meyer forment elles aussi un duo. Chez ces deux auteures, l'atmosphère sucrée glisse inéluctablement vers la cruauté, avec d'autant plus de force que le propos entre en contraste violent avec leur ligne douce.
Au milieu d'elles, Sandrine Martin et Anne Simon jouent à saute-mouton. La première propose deux histoires dont l'écriture claire, plus simple qu'en d'autres de ses récits, permet de sensibles variations sur des épisodes de sa vie. 
Quant à la seconde, elle poursuit la saga des sœurs Gousse et Gigot. Le trait est toujours aussi souple et expressif, le projet enthousiasmant : chez Anne Simon, les personnages n'en finissent pas de se croiser, tressant d'un livre ou fragment à un autre un monde d'une grande richesse, narrative et visuelle. Je ne peux que vous inviter à lire La Geste d'Aglaé paru chez Misma en février dernier pour vous l'approprier un peu plus et vous saisir de ses personnages féminins subtils et piquants.
Le ton preste d'Anne renvoie avec bonheur aux loufoqueries d'El Don Guillermo, une enquête menée tambour battant et en collants par Salami, la présentatrice qui finit toujours seins nus, et Scooter, nouvelle icône de Misma.

Il vous reste, malgré mon laborieux rapport, encore bien d'autres auteurs à découvrir dans ce Dopututto max 2, rassurez-vous. Intéressez-vous en tous cas à ce projet collectif et aux manières des Misma, parce que l'édition indépendante c'est bien joli mais c'est avant tout des façons de penser les livres.

Dopututto Max 2, éditions Misma, avec Ed, Claude Cadi, Sandrine Martin, Singeon, Alessandro Tota, Amandine Meyer, Anne Simon, Christelle Enault, El Don Guillermo, Ronald, Delphine Panique, Takayo Akiyama, Amandine Ciosi, Marion Puech, Estocafich.

mercredi 25 avril 2012

Ovnis à Lahti





Quelque chose ne tourne pas rond dans la ville de Lahti, comme dans le pays tout entier : « Partout en Finlande, des phénomènes inexpliqués sont observés (…) », nous informe-t-on. Deux habitants, Intrus, étrange petite créature au crâne troué, et sa compagne R-Raparegar, super-héroïne à la haute et musculeuse silhouette, font face aux inquiétants changements qui envahissent subrepticement leurs existences.

Initialement conçu sous la forme de quatre petits journaux, aux gros titres accrocheurs – « Humanoïdes * Médecine * Loisirs * Habitat * Guérison par la foi » ! proclament-ils –, compilant récits en bande dessinée et témoignages d'évènements étranges, Ovnis à Lahti ne manque ni de tendresse  ni de drôlerie, et dit le sentiment de décalage, le trouble quant à la teneur du réel, qui a parfois de quoi laisser incrédule. En mettant en scène des personnages-figurines, qu'ils soient issus de l'univers des comics ou du monde kawaii des Pokémon, Marko Turunen amplifie les contrastes : ainsi Intrus et R-Raparegar se mouvant avec raideur dans une ville très réaliste, le mode d'emploi délivré par le héros sauvage du far west pour voler un cochon et mitonner un jambon de Noël ou encore la reprise du conte Hansel et Gretel pour raconter les temps de vaches maigres.

On devine l'auteur sous les traits d'Intrus ; il raconte avec pudeur des bribes de son histoire d'amour, les quelques réticences qui laissent place à l'intimité, et surtout il la transforme par le biais de l'écriture et du dessin.
Marko Turunen fait le récit de vies qui basculent. Tout doucement et sans grandes conséquences, comme lorsque Intrus, en visite à Montreuil, ne parvient pas à se faire comprendre alors qu'il veut simplement acheter une bouteille d'eau. Profondément, lorsque R-Raparegar apprend qu'elle a une tumeur au cerveau. Il a trouvé un langage singulier, astucieux. Le dessin, intense, soutient la densité de son univers. 
On achève le livre avec une grosse boule dans la gorge, en sympathie avec Intrus, petit alien impuissant face à la maladie de R-Raparegar.

Ovnis à Lahti, Marko Turunen, éditions Frémok

Du même auteur, au FRMK toujours :
De la viande de chien au kilo (2009)
L'Amour au dernier regard (2006)
Base (2005)
La Mort rôde ici (2005)

Si vous avez vu un OVNI, vite ! http://ovnisclub.wordpress.com/

mardi 17 avril 2012

Jabberwocky le dragragroula





Alors, de quoi aviez-vous peur, enfant ? Des serpents, des greemlins, ou peut-être bien du dragragroula ? 

À mot-valise, dessin hybride, celui de Raphaël Urwiller, l'une des deux têtes du collectif Icinori que l'on connaît pour ses très beaux livres en sérigraphie. Raphaël avait illustré l'étrange poème « Jabberwocky » de Lewis Carroll : Alice, après être passée de l'autre côté du miroir, découvre un livre mais ne reconnaît pas la langue dans laquelle il est écrit. Puis elle comprend qu'il lui faut le tourner vers un miroir pour que les mots prennent sens : il est question d'un jeune homme qui, armé de sa vorpaline épée, se lance à la recherche du terrible Jabberwock afin de le terrasser…
Un prototype du projet de M. Icinori avait vu le jour, édité à quelques exemplaires. Mais voici qu'est paru aux éditions Sarbacane un album réunissant les dessins de Raphaël et un texte de François David librement inspiré du poème de Carroll : Jabberwocky le dragragroula.

Dragon, dracula, peu importe, Jabberwock est tous les monstres à la fois, il faut prendre les armes et en venir à bout. Place donc à la force du langage, écrit et dessiné. Ce n'est pourtant pas une mince affaire que de s'emparer du poème de Lewis Carroll qui regorge d'invention, trouvant dans le mot-valise un jeu à la mesure du monde créé.
Le texte de François David est – évidemment – bien plus modeste, mais simple et malicieux : l'épée n'est plus vorpaline, elle est humouristible. Les mots se mêlent joyeusement, comme le dragragroula qui change de forme au fil des pages, mouvant, multiple, comme les peurs enfantines qu'il incarne.

Il faut bien vous dire que votre exécutrice a fondu sur le livre pour le plaisir de regarder les dessins de Raphaël Urwiller, curieuse que j'étais de les découvrir hors du giron d'Icinori. Simples, basés sur deux couleurs, ils prolongent et proposent une vision du merveilleux de l'univers de Carroll.  Il est clair que l'on aurait aimé découvrir ce travail édité à la belle façon d'Icinori. On regrette surtout que la version originale du poème ne figure pas dans l'album. Mais ne crachons pas trop dans la soupe, qui s'avéra bien bonne.

Jabberwocky le dragragroula, Raphaël Urwiller et François David, éditions Sarbacane

jeudi 12 avril 2012

Ils ont tous raison


À l'instar de Tony Pagoda, chanteur de variété napolitain et principal protagoniste d'Ils ont tous raison, Paolo Sorrentino aurait-il carburé à la coke lors de l'écriture de ce premier roman ? Le livre est si véloce, nerveux qu'il semble s'accorder aux effets de la poudre, prodiguant une excitation grandissante à mesure que l'on suit les tribulations foutraques de Tony P. et s'empare de tout un pan de l'histoire de l'Italie, des années 50 à l'ère Berlusconi. Perclus d'humour acide, Ils ont tous raison égratigne à loisir les uns et les autres, et embrasse tout autant et avec chaleur les figures formidables qui parcourent  le roman, porté par une écriture tout à la fois fine et licencieuse, truffée d'images dont on se délecte.

Nous sommes en 1979. De retour d'une tournée aux USA, – au cours de laquelle son idole, Sinatra, lui a rappelé une vérité essentielle : « (…) même sur un trône, on n'est jamais qu'un sac à merde » –, Tony voit sa femme lui annoncer son intention de divorcer. Fou furieux, obsédé par l'image de sa table de chevet désespérément vide, il se met à errer dans Naples, s'abîme dans la mélancolie, convoque ses souvenirs et désespère du fabuleux : 

« Je le disais bien qu'à ce putain d'âge adulte le fabuleux file plus vite qu'un lézard. Si vous m'invitez dans le réel, mon réel va être lourd et envahissant. Puisque vous ne voulez pas m'inviter dans le jeu de l'imaginaire. Et le monde me submergera de nouveau avec toute son insignifiance sans limites.  L'horloge de Postal Market, la robe de chambre, les zucchine qui dorment dans l'assiette, la tranche de pain pour accompagner. Je voyageais avec les ombres sataniques et libidineuses des voyageurs de commerce du Nord, et vous me remettez les deux pieds dans la boue. J'imaginais des halètements sous les sapins enveloppés de bruine humide et vous me rappelez que ma femme m'attend furieuse. Vous m'arrachez au rêve et au souvenir qui n'a pas été, mais dont j'aurais tellement voulu qu'il soit, et vous me faites du mal. » 

À quarante-quatre ans, Pagoda a cramé la vie par les deux bouts, et pourtant, du grand amour, des projets sur la comète avec Dimitri le Magnifique, que reste-t-il ? La table de chevet est vide, il est temps de faire taire le vacarme et de passer à la deuxième de ses trois ou quatre vies, à la poursuite d'un plaisir ancien. Pagoda décide de faire ses valises, direction le Brésil, où il restera 18 années, tapi au fin fond de l'Amazonie en compagnie d'une armée de cafards et de l'inénarrable Alberto Ratto, avant de rentrer au pays aux frais d'un industriel richissime.

Ils ont tous raison, c'est l'épopée d'un homme, l'histoire des infléchissements de sa trajectoire, dans une société mutante.Tony Pagoda est un type souvent infect. Entier aussi, à sa façon tout du moins, capable d'être ému aux larmes par les gens qu'il aime, avide de mouvement, sensible à la beauté. Il s'incarne tout bonnement à la lecture et entraîne totalement dans le flux rapide son récit, dans le foisonnement de ses réflexions, dans son errance.

Ils ont tous raison, Paolo Sorrentino, Albin Michel.